Séminaire Prospéro – Benjamin Thomas (Université de Strasbourg), Voir mal, est-ce regarder mieux ?

Vendredi 4 décembre 2026

10h30-13h

 

La séance commence par la présentation de l’intervenant, puis se poursuit par un temps d’échange avec le public.

Résumé :

En français, dire « je vois », c’est, dans certains cas, dire « je comprends ». Cela implique donc une forme d’évidence dans la manière dont celui qui voit reçoit ce qui est vu, fort d’un sentiment de limpidité et d’immédiateté tellement prégnant que, pour ainsi dire, il est vécu sans être éprouvé.

Or, si certaines œuvres visuelles confortent volontiers une telle expérience de la vision (mais sont-elles jamais assurées d’y parvenir ?), on pourrait tout autant dire qu’elles sont en la matière modelées par des attentes (culturelles) qui les précèdent, du côté du sujet de la vision. De telles attentes – netteté, exhaustivité, optimalité de la vision – sont donc déterminantes dans notre appréhension des images, quant à ce que nous sommes disposés a priori à leur prêter et à leur reconnaître. Et ce, au risque, peut-être, de ne pas faire l’expérience de tout ce qui en elles peut se voir, mais encore s’exprimer, c’est-à-dire accéder au sensible par le biais du visible tout en ne s’y réduisant pas (ce pour quoi plaideront, à juste titre, les diverses théories de la figurabilité ou du figural).

Dès lors, on pourrait dire que regarder de tels objets (photographies, films, tableaux), ce n’est pas tout à fait la même chose que les voir. Cela consisterait à donner de réels égards à ce qui advient dans le champ de vision qu’ils nous proposent d’adopter. Autrement dit : donner assez d’égards à ce qui apparaît là pour répondre à son adresse (ou plutôt se disposer à considérer ce qui apparaît comme adresse), quand bien même celle-ci ne serait pas d’emblée intelligible voire à jamais inintelligible, car, même ainsi, rien n’empêche qu’elle puisse être éprouvée comme voulant dire quelque chose, ouvrant un champ de signifiance qui interpelle un interprète plus qu’il n’éclaire un destinataire. Du reste, si l’image n’est pas claire selon les critères de la raison, elle peut être d’une « clarté confuse », comme le disait Baumgarten (Esthétique, 1750) :  non pas opaque ni source de confusion, au sens de brouillage des facultés de compréhension, l’image s’entretisse d’affects et de percepts divers, y compris antagoniques, que pourtant elle fait tenir ensemble et donne à éprouver concomitamment. Pour ainsi dire, elle requerrait de nous d’appréhender ces percepts et affects sans jamais négliger qu’ils puissent constituer ensemble les forces captées ou inventées par les formes visibles. Autre manière de dire que l’image réclame bel et bien une modalité de l’entendement différent de celui de la rationalité (une « connaissance sensible »), qui accorderait à la confusion ainsi entendue une valeur de connaissance – connaissance aiguillonnée par la coalescence de percepts et d’affects (l’esthétique) comme pendant ou complément d’une connaissance acquise de la consécution de concepts nets et distincts (rationalité).

Le regard, disait Bresson – qui s’y entendait pour opacifier la réalité en la dépouillant de ses évidences afin de toucher à quelque chose d’une vérité –, est ce qui nous relie fondamentalement : « Les regards sont, je crois, le lien qui fait qu’il y a cette dépendance. Il faut qu’il y ait une dépendance. Et ne pas vivre, c’est ne pas dépendre. Et pour moi, les regards sont la dépendance habituelle de la vie. C’est-à-dire que c’est par là que nous nous rendons compte que, à la fois les gens et nous, et les objets et nous, nous dépendons les uns des autres ». Or, toute une culture dualiste de la vision, qui irait jusqu’au fantasme de sa désincarnation (l’emblème de l’œil ailé d’Alberti, par exemple, qui n’en emmène pas moins avec lui certains symptômes de ce qu’il prétend dépasser/refouler), nous engage à oublier cette réalité éminemment interrelationnelle du regard (dont, avec Simondon, on soutiendra qu’en cela même elle est résolument esthétique), à négliger l’expérience de couplage sensible au monde et aux choses qu’ouvre le regard.

On entendra donc ici « mal voir » comme une sensibilité positive aux manières de voir en dehors de cette tradition de séparation entre, d’une part, l’objet visible et, d’autre part, le sujet souverain d’une vision toujours préservée in fine, par une distance constitutive, des possibles effets voire de la tangibilité de ce qu’elle vise. « Mal voir », et peut-être donc pouvoir espérer mieux regarder, concernera tout autant le regard du chercheur que des structures de regard actualisées par les films. Ainsi cela pourra-t-il s’entendre d’abord sur le plan méthodologique : on reviendra à cet égard sur des travaux antérieurs consacrés à la notion d’espace cinématographique comme milieu, afin d’insister sur le fait qu’ils ont été possibles dès lors que le regard sur les films, confortés par eux, s’est dépris des coordonnées communément admises de la vision (geste dont on ne s’enorgueillira pas outre mesure, tant il est commun chez les chercheurs et chercheuses se préoccupant d’images). Car « mal voir », dans un deuxième temps, se confirmera comme une invitation insistante venue des films eux-mêmes, qui, en tant qu’objets esthétiques ne peuvent pas ne pas inquiéter la supposée prééminence d’une vision distante et désincarnée (on suivra en cela Arnold Berleant aussi bien que Donna Haraway). On verra ainsi, à partir de plusieurs mises en cause des formes normées de la vision par les films eux-mêmes, et donc de propositions sensibles et critiques d’autres modes de raccordement du voyant au vu, ou d’autres modes d’accès des êtres au visible, qu’il est possible de penser, grâce aux formes filmiques, et donc depuis l’esthétique, une écologie du regard (c’est-à-dire, aussi, une politique, au sens de prise de position sur ce que devrait être le commun).

Benjamin Thomas est professeur d’esthétique du cinéma à l’université de Strasbourg. Il est l’auteur de plusieurs essais dont Faire corps avec le monde. De l’espace cinématographique comme milieu (Circé, 2019), Sujets sensibles. Une esthétique des personnages de cinéma (La Lettre volée, 2022) et, avec Vivien Philizot et Sophie Suma, Écologie des images. Films, séries et autres milieux visuels (Editions 205, 2025).

UCLouvain Saint-Louis Bruxelles, salle P61